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lundi 1 juin 2020

Séparer monnaie digitale et cryptomonnaie

Blockchain
Apparues dans le sillage de bitcoin et ses avatars, enrobées de blockchain mystificatrice, les monnaies « digitales » sont en vogue aux quatre coins de la planète, dans leurs déclinaisons privées (Libra…) et de banques centrales (affublées de leur acronyme, MDBC), mais les deux tendances n'ont maintenant plus rien en commun.

Pendant que la Banque de France, toujours hypnotisée par les promesses de la technologie, poursuit une expérimentation, aux objectifs obscurs, dans le domaine des règlements interbancaires, le responsable des paiements de Citi offre, dans une interview pour Finextra, une vision simultanément lucide et bancale du sujet. Lucide par sa compréhension des enjeux profonds de la dématérialisation de l'argent mais bancale par son insistance à établir un parallèle avec les cryptomonnaies.

Sur le premier point, illustré dans la conversation par l'exemple pionnier de la Suède, il est indubitable que le monde moderne – dans lequel les échanges empruntent de plus en plus des voies électroniques (un mouvement encore renforcé par la crise sanitaire) – impose aux autorités centrales de mettre à la disposition des citoyens, notamment les plus fragiles, des moyens de s'intégrer, sans les contraindre à recourir aux services d'entreprises commerciales qui se préoccupent peu d'inclusion financière.

Légèrement plus polémique mais finalement tout aussi réaliste est le constat dressé par Tony McLaughlin de l'abandon inéluctable, dans la plupart des grandes initiatives de monnaie « digitale », du mécanisme de preuve de travail popularisé par bitcoin, vigoureusement critiqué pour sa consommation énergétique et son impact environnemental (pour une fois que les grands groupes s'inquiètent d'empreinte carbone…), et qui n'a, bien sûr, aucune utilité dans les systèmes centralisés envisagés.

Cependant, le raisonnement n'est pas mené jusqu'à son issue logique : cette construction aboutit à un résultat qui n'a plus guère de rapport avec les cryptomonnaies, indépendamment, d'ailleurs, de la devise sous-jacente, virtuelle ou d'état. Une fois abandonné le principe fondamental qui garantit un fonctionnement autonome sans nécessiter d'instaurer au préalable une relation de confiance entre les participants, la plate-forme obtenue est bien plus proche de PayPal ou d'Alipay que de bitcoin…

Prenons un instant, au passage, pour évoquer les tentatives de remplacer la preuve de travail par une preuve d'enjeu, faisant de cette dernière la réponse aux exigences écologiques (légitimes). Hélas, passer d'une confiance reposant sur une contribution technique au réseau de la blockchain à celle qui émane de la seule propriété de parts de cryptomonnaie revient à transformer un modèle de coopérative ouvrière à celui d'une société par actions : on voit bien la bascule radicale qui s'opère alors.

Ma conclusion prendra la forme d'un simple encouragement. Dans le contexte actuel, il devient évident que les consommateurs ont désormais besoin d'une monnaie « digitale » accessible et, si la souveraineté de l'état a encore un sens, les acteurs privés ne peuvent être seuls à la proposer. L'urgence de la situation dicte de prendre le problème à bras-le-corps et d'éviter de perdre du temps et de l'énergie à explorer des gadgets technologiques, certes séduisants mais sans valeur pour le but recherché.

Communiqué de presse Banque de France

vendredi 17 avril 2020

Pas de répit pour le fantasme de la blockchain

Rabobank
Ils sont quelques-uns à prétendre que la blockchain va nous sauver du coronavirus. Même sans tomber dans des délires de ce genre, la crise sanitaire donne l'occasion à des acteurs tels que Rabobank (et ses partenaires) de vanter sa capacité opportune à accélérer le commerce international. Les mythes et légendes redoublent, hélas…

Selon la relation qui en est faite, c'est un véritable exploit qui a été rendu possible par la mise en œuvre de la technologie de la singapourienne dltledgers. Qu'on en juge : grâce à la blockchain, il n'aura fallu que 5 jours (contre près d'un mois habituellement) à deux géants de l'agro-alimentaire, Cargill et Agrocorp, et leurs différents intermédiaires (dont les transporteurs) pour conclure la vente et le transfert d'une cargaison de blé d'une valeur de 12 millions de dollars entre l'Amérique du Nord et l'Indonésie.

La blockchain serait donc à elle seule la baguette magique qui parvient subitement à mettre en relation les entreprises, à leur permettre d'échanger des documents en toute sécurité, à autoriser le suivi et le pilotage en quasi temps réel de leurs opérations, à éviter toute polémique sur la propriété des données, à réduire les coûts des transactions et à diviser par cinq les temps de traitement (administratifs et autres) ? L'initiative de Rabobank et ses compères révèle une nouvelle fois l'extraordinaire naïveté de ceux qui croient à ce fantasme tenace… et le cynisme des pourvoyeurs de chimères…

dltledgers

En effet, il suffit d'analyser en détail ce qui rend la solution, dans sa globalité, particulièrement efficace (ses bénéfices étant incontestables) pour comprendre que la blockchain, en tant qu'outil, n'y joue aucun rôle. En réalité, nous avons ici affaire à la simple démonstration de l'intérêt de rationaliser et numériser un processus complexe multi-participants : le principal facteur responsable de la performance est l'acceptation par tous les intervenants de recourir à une plate-forme commune afin d'orchestrer l'ensemble de leurs actions sous une forme entièrement dématérialisée. Quelle surprise !

Et qu'on ne vienne pas me chanter la célèbre berceuse de la confiance, qui serait prétendument assurée par le caractère décentralisé, consensuel et immuable de la blockchain, puisque rien dans l'implémentation qui nous est proposée ici ne permet de garantir la qualité de ce que chaque contributeur introduit dans le système et que tous, en revanche, accordent implicitement leur confiance au fournisseur du logiciel sur lequel il repose : quelle est alors la différence avec une approche plus classique ?

Si l'argument technologique n'était employé que dans le but de convaincre les parties prenantes de collaborer à la « digitalisation » de leurs pratiques préhistoriques, l'artifice serait admissible. Malheureusement, les résultats ne sont guère au rendez-vous : d'une part, la blockchain possède ses propres inefficacités et frictions (pour n'en citer qu'une, pensons au déficit de compétences) et, d'autre part, la nouveauté qu'elle représente génère des réticences qui font que ses déploiements ne dépassent toujours pas le stade expérimental, alors qu'une démarche traditionnelle aurait déjà abouti en production.

lundi 9 mars 2020

ZenGo crée le compte d'épargne en cryptodevise

ZenGo
L'évolution prend plus de temps que je ne l'aurais imaginé mais, progressivement, un véritable écosystème est en train de se constituer autour des cryptodevises. Ainsi, après les porte-monnaie aux multiples variantes, les plates-formes d'investissement, les solutions de crédit…, apparaissent maintenant des comptes d'épargne à intérêts.

Dans une probable volonté de différenciation concurrentielle au sein d'un marché plutôt encombré, l'israélienne ZenGo ajoute ainsi à son « wallet » mobile plusieurs possibilités de faire fructifier les avoirs disponibles en bitcoin, ether… Celles-ci se présentent comme des produits d'épargne classiques, avec des taux de rendement parfois attractifs (variables), des fonctions de suivi (en temps réel) dans l'application, et autorisant l'utilisateur à effectuer des dépôts et des retraits à sa convenance.

En arrière-plan, différents mécanismes sont mis en œuvre pour générer les intérêts promis. Le plus simple reproduit plus ou moins fidèlement le modèle traditionnel des banques, sous un format décentralisé : par l'intermédiaire du protocole Compound, les détenteurs de fonds peuvent participer à des réserves de liquidité qui sont ensuite mises à disposition d'emprunteurs qualifiés. Ce n'est qu'une déclinaison dans l'univers des monnaies virtuelles du vieux concept de financement du crédit par les dépôts.

Une autre option, reposant sur les propriétés exclusives de certaines blockchains (Tezos, notamment), consiste à partager les tokens détenus afin de contribuer au fonctionnement de ces systèmes – ceux-ci exploitant un principe de preuve d'enjeu, à travers laquelle l'enregistrement des transactions est certifié par les participants capables de démontrer leur détention d'une certaine quantité de la monnaie gérée – et en percevoir les revenus dérivés, à savoir les commissions (éventuelles) sur les mouvements.

Zengo sur iPhone

Composant après composant, un environnement financier parallèle se développe de la sorte sur les fondations des cryptodevises, combinant des pratiques ancestrales avec des approches radicalement nouvelles, le tout constituant un ensemble de plus en plus cohérent et, surtout, extraordinairement efficace d'un point de vue technologique et opérationnel, grâce à l'automatisation native et sécurisée de tout ce qui peut l'être dans des métiers encore largement dominés, aujourd'hui, par des interventions humaines.

Il ne fait guère de doute que ces progrès, surtout quand ils touchent à des domaines aussi sensibles que l'épargne et le crédit, risquent de renforcer la nervosité des régulateurs, dans le monde entier. Il serait pourtant intéressant que les autorités et les dirigeants d'institutions financières se penchent attentivement sur ces innovations, ce qui leur permettrait de mieux comprendre les frictions existantes dans leur processus et, peut-être, d'imaginer des solutions (sans obsession pour l'outil sous-jacent, la blockchain).